Et la rose?

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Le spectacle est fini, le rideau est tombé, je retourne vers le vestiaire, j'entends les filles chanter et frapper dans les coulisses, Djam vient me dire: "Rita Corazon est entrain d'improviser un duo chanté avec Joxabet"
et je lui réponds les yeux brillants:

-Et tu n'enregistres pas?
-Non je n'ai plus de place sur la carte mémoire!
-Dommage, tant pis!"

Dans l'ombre, deux danseuses ôtent leurs zapatos de baile et murmurent:
"Elle n'aurait jamais dû le quitter!"

Je pense qu'elles parlent du divorce assez ancien de la prof. Les conversations et jugements de ce style m'ennervent.
Que savent-elles de nos vies ces gamines?

Un homme, encore jeune, assis, désigne son entre-jambe, intriguée j'avance la tête et il me glisse:

"C'est entrain de s'ouvrir..."

Je mate, il tient une feuille à dessin qu'il déplie peu à peu, comme un bourgeon qui fleurit au ralenti, on perçoit deux bosses séparées par un trait sombre, oui comme une fissure qui grandirait...

"Et la rose?" me fait-il, inquiet

J'écarquille les yeux, me baisse encore plus, remonte mon visage désolé pour rencontrer ses yeux sombres:

-Non toujours rien, pas de rose!
-C'est que... j'attends déjà depuis 18 ans!

Je lui donne une sorte d'accolade, et le tient contre moi un moment, il me repousse légèrement et de son menton, désigne mon étuit de guitare noir à terre.

-Prie pour ça aussi! me demande-t-il
-Je-prie-pour-ça-aus-si!
j'ai répondu avec force en détachant chaque syllabe, les yeux droit dans ses yeux.

Il dépose un baiser sur ma bouche, je détache mes bras de son cou et vais rejoindre Djam, dans le couloir, je n'ai pas envie d'ôter mon ensemble de spectacle, camisole orange qui descend jusqu'aux hanches, jupe noire parsemée de roses de soie thé disposées le long des volants tous en biais, chaussures vernies à brides et hauts talons. Je me sens belle, je me sens reine et souveraine dans cette nuit froide et blafarde de mars. Je fais demi-tour  pour reprendre mon étuit à guitare, le jeune homme a disparu, lui et ses espoirs de roses, les jeunes femmes ont enfilé leurs tenues de ville, pantalons et talons plats, elle rejoignent le reste du groupe qui continue à faire des palmas autour de Rita et Joxabet.

"Allez, allez dit la prof, venez boire un verre, c'est ma tournée!"
Toutes surgissent en pleine lumière, un flash malicieux accueille leurs visages maquillés et poudrés à outrance, l'appareil photo circule pour que chacune visionne le résultat du cliché, ce sont des rires et des exclamations qui fusent!

"Comme ça, sans nous changer?
-Oui, vite! après il sera trop tard, le café va fermer!"

Chacun de saisir son sac et son blouson et le joyeux cortège jaillit sur la chaussée, Moulin Rouge ou Luna Negra? la troupe colorée et bruyante égaye la rue, les passants amusés ont l'impression d'avoir dédaigné un grand moment de plaisir qui ne leur serait plus redonné de si tôt! Ils n'avaient qu'à se payer une place! Il leur faudrait attendre un an à présent!

Je me demande s'il vaut mieux que je les suive ou que je demeure calmement songeuse au bras de Djam, nous deux seuls, dans le noir, guitare serrée contre mon coeur, les doigts posés sur le manche, à dessiner les accords sans trop appuyer.

"Je prie pour ça!"

J'ouvre l'étuit, quelque chose brille à la hauteur des engrenages, je mets la main et:

"Aïe!" je me suis piquée!

Feuilles vert sombre lustré, une rose rouge sang, que je pique dans mon chignon.
Je suce mon pouce pour effacer la tache sombre qui s'agrandit.

"Et la fleur, oui, et la fleur,
raconte-moi son histoire,
Et la fleur, oui, et la fleur?
Tu comprendras mieux ce soir..."

Hayet,  le 10 mars 08

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Publié dans Danse et chorégraphie

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